" L'oeuvre Guénoniènne demeure essentielle à l'intelligence maçonnique du présent et de l'avenir".
( ouvrage déjà cité page 121; par Jean Baylot)
Les relations de René Guénon avec la Franc-maçonnerie institutionnelle apparaissent floue, chaotiques et déroutantes. Nous prouverons ici, quoi que l'on en ait dit, qu'elles ne furent jamais hostiles et que l'oeuvre guénonniène demeure essentielle à l'intelligence maçonnique du présent et de l'avenir. Le philosophe de la Tradition y exerce un magistère qui n'a pas fini de porter fruit. On oublie cet impact, aux résonnances encore en propagation, pour ne retenir que des incidents mineurs, nés de l'incompréhention, mal interprétés ou amplifiés. Ses premiers contacts avec l'Ordre maçonnique suivent de près la dâte où il abandonna ses études universitaires. Nous sommes en 1907. La franc-maçonnerie française-plus exactement les groupements qui abordent son étiquette-est, pour la quasi totalité, four voyée dans l'action politique et, ce qui parait encore plus désacordé, dans une propagande matérialiste et anti-religieuse.
Les passions nées de l'affaire Dreyfus sont au paroxysme. Les querelles de l'Etat et de l'église battent leur plein. La Franc-Maçonnerie officielle soutient la politique d'Emile Combes et s'identifie à elle dans l'opignion. Des péripéties, laides ou tragiques, comme l'affaire des fiches ou la mort de Syveton, dressent dans leur réalité ou leur légende, la toile de fond devant laquelle, pour les français, se développe la vie de ce qui porte le nom de Franc-Maçonnerie. On comprend qu'un jeune homme de 21 ans, qui sent en lui un ardent bouillonnement, un appétit de comprendre, aux conséquences encore informulées, et qui est appelé à retrouver la grande Tradition perdue, ait ressenti, alors qu'il assemblait les prémices d'une métaphysique originale, peu d'attirance vers de telles entreprises.
Aux mêmes moments, des millieux cultivés marquaient un vif intérêt pour les courants mystiques et occultistes, toujours marginaux dans la Franc-Maçonnerie de tradition. Il s'était formé, à la fin du XIXe siècle, un cénacle d'hommes fort divers, souvent brillants, comptant par exemple: Maurice Barrès, Joachim Peladan, Villiers de l'Isle Adam et Stanislas de Guaita. Nous ne pouvons nous étendre sur le sujet et renvoyons ceux qui en serait curieux, à l'ouvrage de Victor E. Michelet: Les compagnons de la Hiérophanie (Dorbon 1938). A l'inverse des positions de la Franc-Maçonnerie officielle, ces esprits entreprenaient, au début du siècle, la réhabilitation de la quête spirituelle initiatique. A leur tête, Teder (Detre) et Paul Sedir (Yves Leloup), mais surtout, le docteur Gérard Encosse, connu sous le pseudonyme hermétique de Papus, emprunté au Nuctéméron d'Apolonius de Thyane, et qui demeure l'un des plus grands noms de l'occultisme français. Des étrangers, comme l'allemand Reuss et l'anglais John Yarker, les assistaient. Il faut citer Albert de Pouvourville, qui fut un des parrains de Guénon.
Pour réussir cette régénération maçonnique, le Docteur et ses amis se portaient simultanément sur tous les fronts, se multipliant aux tâches de propagande, présents aux postes de commandement de Sociétés aux titres multiples. Dans un convent Maçonnique Spiritualiste qu'ils organisèrent à Paris du 07 au 10 Juin 1908, on recensait: La grande loge Swedenborgienne, avec des compartiments de hauts-grades, la Loge Velleda, l'ordre de Memphis-Misraïm, avec sa souche, la loge d'origine espagnole Humanidad, le Rite Nationnal Espagnol, la Maçonnerie Ancienne et Primitive et une foule de groupes et groupuscules à vocation occultiste, hermétiste, alchimique, néo-templière, et même spirite. Au centre de ce réseau complexe, Papus, qui crée, maintient, anime, coordonne et grace à qui cette rencontre bigarrée a une apparence d'unité. Sa personnalité puissante domine les passions, aberrations et parti pris, qui feraient tout éclater sans son autorité.
Papus appartient certes à l'histoire de l'occultisme, mais aussi à l'histoire du siècle. Le jeune Guénon aboutit dans ce milieu, ayant rencontré le Maître à l'ecole des sciences hermétiques-une autre des création de papus-, appelé bien que jeune mathématicien, par les premières curiosités de sa vocation mystique. Papus le distingua dès l'abord. Initié le 25 Octobre 1907, Guénon est Maître le 10 Avril 1908. Deux mois plus tard, au Congrès précité, il était déjà membre du secrétariat, avec un rôle marquant. Ne fut-il pas chargé de piloter les congrétistes à Notre-Dame, avec mission de commencer le symbolisme de la visite! La personnalité du jeune homme était elle-même trop forte pour ne pas échapper très vite aux sujetions de l'arbitrage magistral, sans cesse prodigué pour maintenir le cohésion d'entreprises et de mentalités trop diverses.
Deux esprits équipés pour être des guides, cohabitent malaisément. Guénon avait ressenti ses premières désillusions en acceptant la mitre d'"évêque gnostique". Le martinisme comptait en effet, dans son environement, un culte se réclamant du gnosticisme. Hélas, son épicopat s'était scindé à propos de validité de "filiation apostolique", contestée pour le groupe auquel appartenait Guénon, dit Albigeois. Jugeant ces querelles byzantines, ou plus simplement, puiriles, et cherchant des accueils mieux adaptés à ses curiosités, Guénon fonde une revue, La gnose (1909- Février 1912) dont les textes contiennent en puissance tous les grands thèmes autour desquels foisonnera son oeuvre. Cherchant toujours, il est amené à fonder ou à dominer, pour son propre compte, l'ordre templier. Sentant qu'il va échapper à la cohésion jusque là maintenue, dans un difficile équilibre, l'ordre Martiniste et l'ordre de Memphis l'excluent.
Il existe un dossier, de la main de Teder. L'accusation est, à la fois, trouble et ridicule. Avec deux compagnons de son âge-il a 23 ans-et le secours du Grand Orient et de l'"ordre des Jésuites" Guénon est accusé d'un complot tendant, par l'organe de cet ordre du temple, qu'il a fondé, à détruire ou à subjuger le martinisme et ses organisations filiales.
Être à la hauteur de l'Art Royal:
De Juin à Aout 1909, s'échelonnent les exclusions des groupes divers. A la vérité, la cohabitation de deux esprits exceptionnels, Papus et Guénon, n'était plus possible. Il s'ouvrait un conflit de génération. L'exclusion fut la forme prise par une séparation devenue inéluctable. Avec le recul, il n'en reste rien à porter au débit de quinconque. Pour Guénon, ce fut le signe d'un essor personnel. Une seconde étape de sa carrière maçonnique sera vécue à la Grande Loge de France. Bien qu'associée le plus souvent aux jeux interdits qui sont ceux de la maçonnerie française dévoyée, cette Grande Loge a gardé des foyers de tradition. C'est le cas de la Loge Thebah, vers laquelle va Guénon. Cette Loge est restée profondément traditionnaliste, au moins quant à la forme de ses travaux. Entré vers 1910, il semble que le nouveau venu se soit intéressé au millieu qu'il découvrait. Le symbolisme (1) a publié une conférence intitulée "L'Enseignement Initiatique" qu'il fit à ses frères. La qualité de l'étude montre sa considération pour la voie maçonnique. Texte de grand intérêt où l'on lit-déjà-ce qui sera développé dans l'un de ses plus beaux livres "Aperçus sur l'initiation. A lire cet enseignement on se convainct du lien spirituel-Le seul qui ait du prix-qui rattachait René Guénon à la Franc-Maçonnerie.
Pourtant, la guerre passée, il ne revint pas en Loge. Il vivait alors à Blois et ne regagna Paris qu'en 1921. Son oeuvre avait mûri, puisque c'est l'année où il publie son premier ouvrage important. Un grand théologien accablé par la réflexion et les travaux d'accompagnement de toute recherche, passe plus de temps dans sa cellule, ou devant sa table, que dans la chapelle, sans trahir pour autant sa foi. Comment un genie comme Guénon s'évertuant à trouver les mots par lesquels il ferait comprendre aux autres ce qu'était la Tradition que pour son propre compte, il avait retrouvée et ressaisie, n'aurait-il pas senti un certain vide, une certaine inutilité dans le temple un peu desséché d'une loge, même traditionaliste , ou se déroulaient des rites entièrement formels? Il ne s'agissait pas du choix d'un idéal, mais de l'établissement, plus simple, d'un emploi du temps. La non réapparition de l'être physique de René Guénon, dans une enceinte maçonnique, ne signifie pas une rupture. C'est un aménagement du labeur, dans un sentiment d'utilité.
On a tiré argument d'articles publiés dans la France Antimaçonnique (2), sous la signature du Sphinx, pour conclure à la répudiation de la Franc-Maçonnerie. Ces articles, concomitants à la présence de l'auteur dans une Loge, ne contiennent rien d'hostile à l'ordre. L'auteur y analyse la déviation des organisations françaises, tout en certifiant leur régularité initiatique d'origine. Guénon montre l'incompatibilité de leur mission originelle avec l'antithéïsme obsessionnel. Il tente, précisément d'expliquer aux catholiques que la Maçonnerie ne doit pas être jugée sur ces aberrations et souhaite que le catholicisme, majoritaire en France, serve de support ésotérique à l'élite venant à partir de lui, retrouver la source lointaine et unique. C'est l'organisation de ces tâches qui l'écarta de toute participation physique à une organisation maçonnique formelle, fort éloignée au surplus de ses conceptions. Plus convaincant demeure le lien de son esprit avec l'Ordre dont il avait sans répit proclamé la mission, déplorant qu'il en parut ignorant. Une preuve de ce lien est dans le soin avec lequel, sans défaillance il suivit et commenta, en censeur spécialisé, la littérature maçonnique. ::
Le Symbolisme, d'Oswald Wirth, par exemple, représentait ce qu'il y avait de meilleur, dans un mouvement voué à la spiritualité traditionnelle. Chaque mois Guénon le lisait, le commentait, sans concession, avec une évidente sympathie. Même la critique, parfois dure, laisse percer un intérêt direct aiguisé pour une institution dont on a affirmé la prédestination. Disciple de Wirth, Marius Lepage possède des lettres qui confirment ce jugement. Si la correspondance de Guénon peut un jour être édité, elle sera convaincante. Observons que tout au long de ses critiques Guénon fustige durement les attaques sottes ou fielleuses de la Revue Internationale des Sociétés secrètes. Attentif à la démarche de la Franc-Maçonnerie organique, celle-ci tient-elle vis-à-vis de cet ami éclairé, par réciprocité, l'autre extrémité du lien?
La réponse est très nettement affirmative. Dans la fraction,-l'élite peut-être-qui met un soin vigilant à sauvegarder l'essence traditionnelle de l'Ordre Maçonnique, nombreux sont ceux qui, avec des validités diverses, se réclament de Guénon. Les grandes directions de son oeuvre calquent celles auxquelles parviendrait tout esprit apte à en bâtir la synthèse. Avec Guénon, on la découvre, non par l'assimilation mais par l'aptitude à la retrouver chacun pour soi. La Franc-Maçonnerie, en France, vit un retour assez marqué à ses sources, par besoin, sans que tous ceux qui y aspirent le sachent. Ceux qui le réalisent invoquent Guénon. S'il est constant que les oeuvres fortent n'atteignent la vraie consécration qu'après un premier temps d'effacement, l'épreuve fut ici très brève et concluante. L'Association de sa pensée à la vie maçonnique est un phénomène irréversible.
Une Loge Parisienne a nom: La Grande Triade; ce choix est sans commentaires. Exemple de l'intérêt qu'il maintint, il lui adressa, lors de la création, une lettre de souhaits. La Loge demande à ses membres une profession de foi guénonniène qu'elle entretient en cultivant fidélité et intelligence autour des textes. Tout ceci n'est-il pas l'éclatant témoignage des liens de René Guénon et de la Franc-Maçonnerie, attestés par le comportement des deux parties. L'Art Royal relève d'une haute ambition dont il est bien évident que l'écarte la médiocrité contraignante réitérée des sujétions de la vie courante. Rien ne pouvait exalter, dans une collectivité humaine, forcément banale, quelle qu'elle soit, un esprit placé dès le départ sur les sommets. Rien n'est plus réconfortant que l'intéret dont il a honoré-et elle le lui rend avec ferveur-l'institution maçonnique où il discernait qu'elle était élue, pour que par elle, l'initiation reçoive un témoignage, à la condition qu'elle se maintienne hors de promiscuité du quotidien et l'imposture décevante de la matérialité contingente.
Lien vers le sommaire de la revue planète n° 15 d'Avril 1970